-1-

J’ai 24 ans et je suis neuve, une terre à peine foulée, un paysage vierge et sauvage. Je n’ai pas encore vécu, je n’ai pas encore mon mot à dire. Je m’imagine parfois vivant à une autre époque, une époque où cet âge m’inscrirait dans une maturité, un début de la fin.  J’aurais eu un mari, des enfants, je travaillerais depuis longtemps, je me sentirais vieillir. J’aurais déjà voyagé, j’aurais déjà souffert puis été heureuse puis plus rien, je serais déjà dans l’après. Mais ici et aujourd’hui non, rien de tout cela n’a déjà commencé. J’attends. J’attends le déclic, le coup de pistolet, j’attends de me mettre à vivre. Je rôde la machine.

Je me demande, peut-on passer sa vie à attendre comme ça, le ressenti, l’expérience, et mourir dans cette attente ? Je me demande, est-ce que cette vie en voudrait la peine ? Je n’arrive pas à savoir quoi faire d’autre que d’attendre, et les autres, attendent-ils aussi ? Comment tromper l’attente ?

J’ai 24 ans, et plus je grandis, plus j’accumule les questions sans réponses. Est-ce ça, vivre ? Découvrir l’étendue infinie de notre ignorance ? Cette étendue m’effraie et me paralyse. Moins je sais et moins je me sens capable de lutter contre mon ignorance. Plus j’apprends, plus je lis, plus je comprends et plus je me heurte à mon impuissance.

Chaque étape de cette vie, aussi petite soit-elle, passer son brevet, son bac, son permis de conduire, réussir sa licence, trouver un job d’été, rentrer en Master, me paraît un défi insurmontable et épuisant. Vivre est éreintant, et le plus déprimant, c’est que dans mon esprit, l’éternité existe et qu’elle a le même goût. Une éternité remplie de toutes ces choses que l’on doit faire non parce qu’on le veut vraiment mais parce qu’il le faut, et qu’on fait diligemment et qui nous épuisent, et qui prennent fin pour être systématiquement et instantanément remplacées par d’autres taches du même ordre, qui nous amènent toujours un peu plus vite à la fin. Une fin sans goût et sans issue. Un éternel recommencement, parce qu’on ressuscite toujours au dernier moment.

Certains jours, l’acte même de sortir de mon lit me semble insurmontable. Ouvrir les yeux devrait être parfois le seul effort acceptable. Ouvrir les yeux et regarder les ombres danser avec le soleil sur le plafond de ma chambre. Regarder la poussière scintiller lentement au dessus de mon lit, autour de la boule chinoise suspendue au plafond. Regarder la boule chinoise vaciller au gré du vent, écouter le petit bruit métallique, clic, clic, de la structure de la boule sur le goulot de l’ampoule. Observer derrière, le papier peint pour en cerner les contours du motif. Où est-ce que la répétition a lieue, sur le côté puis en haut et en bas. Comment a-t-on eu idée d’un tel dessin. Des petites fleurs bleues dansant sur un fond jaune. Certaines ont deux pétales, d’autres trois. Certaines s’ouvrent à gauche et d’autres à droite. Par endroits la jointure est mal faite et je calcule alors le nombre de millimètres qui font tout dérailler. J’essaye de corriger mentalement cet échec, de perfectionner la réalité. Ça prend du temps, ça sauve.

Je m’occupe en attendant d’arrêter de me fatiguer et de me mettre à vivre. Je prends la tangente, je procrastine avec délice. C’est le début de l’été et dans deux mois je pars pour neuf mois d’étude à l’étranger. Le grand saut.